Permaculture versus “Predaculture”

Permaculture versus “Predaculture”

Culture de la prédation

La permaculture est un concept né dans les années 70, et dont les bases furent formalisées par deux australiens, Bill Mollison et David Holmgren, dans leur livre “Permaculture 1”, publié en 1978.
Certains la présentent comme le mariage de la vision systémique orientale et des connaissances scientifiques occidentales, tout en s’inspirant des processus autorégulateurs de la nature.

Au départ entendue comme “agriculture permanente”, expression utilisée dès le début du 20 ème siècle, sa définition s’est étendue dans les années 80 au terme plus global de “culture permanente”.

Notons que “Culture” vient du latin “Cultura”, qui signifie : “cultiver”, “soigner” au sens large, à la fois la terre et l’esprit.
“Permanent” signifie durable.

Partant du constat que l’agriculture industrielle menace la biodiversité et la fertilité des sols, Mollisson et Holmgren entreprennent de créer et développer des systèmes agricoles stables et résilients, avant d’étendre leur concept aux autres domaines de la société. 
En effet, qui peut affirmer de la civilisation industrielle actuelle dans sa globalité qu’elle ne menace pas également la diversité des modes d’existence (par la globalisation, la standardisation), la “fertilité” des esprits (par le conformisme, l’abrutissement des masses et l’aliénation au travail), la cohésion sociale (par l’explosion des inégalités, l’individualisme), et plus largement la vie par l’épuisement des ressources et la pollution de l’eau, des sols et de l’air  ? 

J’envisage la permaculture d’abord comme une approche orthogonale à la culture dominante (occidentale, pour faire court) que j’appellerais volontiers “predaculture” ou “culture de la prédation”.
Notre civilisation, qui repose sur le couple productivisme / consumérisme, se caractérise par un processus continu et linéaire où l’homme exploite l’homme qui à son tour exploite la nature. En amont, on utilise des ressources (humaines ou naturelles) et en aval on produit des déchets. Avec certes au milieu, de nombreux bienfaits en terme de confort matériel. Mais aujourd’hui les externalités négatives de notre modèle de développement recouvrent ses effets positifs  (espérance de vie qui décline dans certains pays développés, dérèglement climatique, épuisement des ressources…). Mais encore, l’obsolescence de ce modèle semble d’ores et déjà actée : la croissance promise n’existe plus, les indicateurs (économiques et financiers) concernant sa viabilité sont au rouge et la probabilité d’un pic pétrolier ou d’une raréfaction d’autres ressources dans les toutes prochaines années le recouvre d’un épais brouillard de doutes. 

Le péché originel de notre modèle croissanciste est qu’il repose sur des présupposés fallacieux : l’homme serait désormais possesseur d’une nature aux ressources infinies, desquelles le génie humain, associé à la technologie, extraira toute la quintessence. Cette pensée, qui a germé dans les esprits de penseurs du 17 ème et 18 ème  siècle (Descartes, Hobbes, Smith…), est encore dominante aujourd’hui, partagée par la plupart des partis politiques et des économistes. Mais c’est une pensée borgne car elle ignore (ou feint d’ignorer) la contrepartie de son succès : une consommation exponentielle d’énergie, avec ses conséquences entropiques, et sa fuite en avant mortifère. Et quand elle règle des problèmes, elle adopte le même état d’esprit qui les a engendré. Elle s’attaque aux conséquences du problème en ajoutant une couche de complexité qui créé les conditions futures d’un problème plus grave encore.

Dans son livre “Thermodynamique de l’évolution”, le grand physicien François Roddier souligne le fait que l’Evolution a favorisé les structures (individus, sociétés, civilisations) qui dissipaient le plus d’énergie, augmentant ainsi l’entropie de leur milieu. Notre civilisation thermo-industrielle est celle qui a dissipé le plus d’énergie de l’Histoire (de très loin, voir l’article “Qu’est-ce que l’énergie”), ce qui explique certes son succès mais aussi sa tragique dynamique actuelle. Or la permaculture a justement l’ambition de créer des écosystèmes prospères qui minimisent la dissipation d’énergie (sobriété, optimisation). Cette équation ressemble à la quadrature du cercle. A moins de questionner la notion de prospérité.

Dans son sens originel, le terme prospérité, qui vient du latin prosperare, signifie “rendre heureux”, “faire réussir”, “obtenir le succès”. Le sens économique du mot, “état d’abondance, augmentation des richesses”, est finalement assez tardif puisque l’usage ne semble avéré qu’à partir de 1751, avec la naissance de l’économie politique. Cette idée que prospérité et richesse matérielle sont synonymes est donc récente et conditionne de nombreux biais de jugements (Lire sur le sujet, “Prospérité sans croissance” de Tim Jackson).

La recherche de prospérité “permacole” (ou “permaculturelle”), focalisée sur les “vrais” besoins humains (se nourrir, se vêtir, se chauffer, nouer des relations sociales riches, se cultiver, s’épanouir dans son environnement…) tient compte de l’ensemble du système dans lequel elle se déploie, soutenue par un corpus d’idées, une éthique, des principes fonctionnels et une méthode, celle du design.

 

Principes éthiques et fonctionnels

La permaculture est d’abord l’association de trois principes éthiques simples (prendre soin de la nature, prendre soin de l’humain, partager équitablement) qui semblent n’être que du bons sens mais dont on ne peut que constater l’absence au sein de notre paradigme actuel.

Viennent ensuite 12 principes fonctionnels (principes de Holmgren) qui donne des clés pour appréhender, analyser ou implémenter un système.

Design pour systèmes complexes

En tant que pensée complexe (= étymologiquement “ce qui est tissé ensemble”), la permaculture s’intéresse à l’environnement en tant qu’ensemble d’éléments interconnectés et interdépendants , le système étant plus que la somme des éléments qui le constitue. C’est pourquoi elle s’inspire du fonctionnement de la nature et de ses modèles (patterns) puisqu’il s’agit là d’un système qui a fait ses preuves en termes d’efficience et de résilience depuis plus de trois milliards d’années.  Elle prend également en compte les rétroactions (effet qui accentue ou diminue la cause initiale) ou encore les effets retards.

Cette dimension holistique et dynamique impose une méthode qui permette à la fois une vue d’ensemble des processus complexes en jeu et une compréhension accessible à nos sens. C’est là qu’intervient le design permacole, qui restitue l’organisation d’un système via sa cartographie rassemblant, en un ou plusieurs livrables, les éléments du système, leurs fonctions, leurs flux et stocks ainsi que l’environnement autour de ce système. 

Au delà de l’aspect durable, le design vise la résilience des systèmes en s’assurant que toute fonction (alimentation, capture d’énergie …) est assurée par plusieurs éléments et que chaque élément est susceptible d’assurer plusieurs fonctions. Une attention particulière est apportée à l’optimisation de l’énergie (notamment par la définition de zones d’action), point d’orgue de tout système dynamique.

C’est cette approche systémique, analytique et méthodologique qui permet à la permaculture d’être applicable à de nombreux domaines : urbanisme (villes en transition), économie (permaéconomie, comptabilité triple capital), gouvernance, éducation…

Ni mode de neo ruraux, ni dogme qui sauvera le monde.

Selon Aristote, afin de convaincre son auditoire de la pertinence d’une idée, il faut respecter les trois dimensions de la rhétorique. D’abord, le “logos” (le discours, la logique), puis l'”ethos” (les valeurs, l’éthique) et enfin la pathos (les affects). Sur ce point, il me semble que la rhétorique permacole n’est pas avare d’arguments. On peut à tout le moins reconnaître qu’on est assez loin de l’image réductrice de la technique de jardinage, avec ses buttes et son joli mandala, ou de la mode écolo new age crypto-marxiste (même si tout cela n’est pas incompatible).

A mon sens, la permaculture n’est ni une solution à tous nos problèmes, ni une mode passagère de bobos en mal d’authenticité qui s’installent à la campagne. Elle ne doit pas non plus devenir une nouvelle idéologie, avec ses dogmes, ses curés et son inquisition, comme une certaine tendance semble vouloir la définir.

Si je me suis formé à la permaculture (et que je continue – on aura compris que ce concept recouvre énormément de domaines), c’est parce que j’estime qu’elle permet de créer des îlots de résistance et de résilience, qu’elle propose des méthodes et des outils intellectuels qui font progresser la pensée, mais surtout qu’elle est une source d’inspiration fertile pour savoir “où atterir” (pour citer le titre du brillant livre éponyme du philosophe Bruno Latour). Cette source doit être alimentée, questionnée, explorée, enrichie, nuancée parfois, pour qu’elle puisse contribuer à faire émerger à grande échelle une civilisation durable dans toutes ses dimensions.
Vaste programme, probablement un peu naïf, certainement utopiste au regard de la dynamique actuelle. Mais avons nous d’autres alternatives ?
Comme le dit le biologiste Gilles Boeuf, ancien directeur du muséum d’histoire naturelle, l’être humain est très fort pour fabriquer des outils complexes, c’est principalement ce qui le distingue des autres espèces. En ce sens, il est incontestablement “Homo Faber”. Il serait temps qu’il devienne “Sapiens”.